La ferme d’Augustin
maison de famille depuis 1950

La ferme d'Augustin

Aujourd’hui, on salue Ninette à son arrivée à l’hôtel alors qu’autrefois, on serrait la main d’Augustin. Entre le père et la fille s’inscrit toute l’histoire d’une maison de famille écrite dans un décor qui a gardé toute sa saveur d‘antan, empruntant aussi bien son charme à l’atmosphère méditerranéenne de Saint Tropez qu’à l’ambiance mi- rustique mi- chic de la ferme d’origine située sur la colline du Clos Bellevue.

Au fil des années, la bâtisse initiale s’est transformée jusqu’à devenir un charmant quatre étoiles qui figure en bonne place au catalogue des prestigieux « Hôtels Authentiques ». Là-bas, la terre de Ramatuelle a donné ce qu’elle avait de meilleur : elle héberge, elle nourrit, elle embaume, elle dégage de belles énergies et cette sensation de sérénité tant recherchée des vacanciers. C’est l’âme de la maison.

 

Chapitre 1 (Extrait)

Lorsqu’on tuait le cochon à la Ferme d’Augustin…

Empruntons le chemin qui mène à la colline, au-dessus de l’actuel hôtel et arrêtons-nous au Clos Bellevue en imaginant que nous vivons dans les années qui précèdent la Seconde guerre mondiale. Saint-Tropez est alors un village convoité de tous ceux qui aiment la lumière et un « terrain de jeu » apprécié des peintres, des grands, et des moins grands, de tous ces amateurs de couleurs aussi qui gribouillent, le dimanche, en regardant la mer. C’est dans cet environnement champêtre que Ninette voit le jour. A l’époque, ses parents sont installés à la ferme. Dans le sillage de Paul Signac, le village a déjà attiré André Dunoyer de Segonzac qui prend plaisir à se promener dans la campagne. Il y rencontre régulièrement Augustin occupé à labourer son champ avec, pour seuls compagnons, son bœuf et sa charrue. Parfaite incarnation du paysan d’autrefois, il fascine le peintre au moment où, justement, l’artiste s’est attelé à la réalisation de dessins commandés pour une illustration d’une édition des Géorgiques. Le chant II porte trace de ce travail entrepris dans les années 1940 et à propos duquel Dunoyer de Segonzac écrira : «J’ai retrouvé Virgile en Provence pour graver les eaux fortes de ce second chant, dans les vignes à Saint-Tropez, sur la colline Sainte Anne, à la Belle Isnarde, à Cogolin, à Grimaud, au temps des vendanges, sur les coteaux et dans les collines, près des ceps et des oliviers proches de la mer.»

Ces oliviers proches de la mer ne sont-ils pas ceux du Clos Bellevue ? André Dunoyer de Segonzac, que Ninette appellera très vite « Dédé » réalise là une œuvre majeure, inspirée des gestes d’autrefois, de ceux d’Augustin lorsqu’il vendange ses vignes, en harmonie avec ce que François Chapon appelle « les anciennes cérémonies du terroir ».

Mais Augustin est bien plus, pour le peintre, qu’un simple paysan. Il est un voisin agréable avec lequel il a plaisir à passer du temps. Après s’être promené dans la campagne pour dessiner, André reste souvent déjeuner à la ferme. Et, longtemps après la série des Géorgiques, il continuera de s’installer à la table d’Augustin. Pour Ninette, cette simple évocation constitue un souvenir heureux. Le peintre venait, le dimanche, en apportant son vin d’orange, son huile d’olive. Il avait un beau regard, Dédé, elle peut en attester puisqu’elle l’a toujours connu. Et c’est pourquoi un peintre anglais aimait à le prendre en photo quand il montait jusqu’à la ferme rendre visite à ses parents. Il dessinait toujours un peu, de façon impromptue, dans un carnet de croquis et puis déchirait la page, la laissait traîner, ou bien encore commençait à déjeuner et demandait à madame Folco, la mère d’Augustin, s’il pouvait laisser le dessin qu’il reviendrait chercher plus tard. Souvent, il l’oubliait dans un coin. La grand-mère finissait par le ranger, avec les autres, dans un carton qui avait fini par se remplir beaucoup au fil du temps. Et voilà qu’un jour, Augustin demande à sa mère où sont tous ces dessins. « Oh ! Ca prenait de la place, répond-elle, j’ai tout brûlé. » C’est ainsi qu’ont disparu, sans plus de cérémonies, les ébauches et esquisses qui auraient été tant prisées aujourd’hui ! Le repas d’enterrement du peintre eut lieu à La Ferme d’Augustin, en 1974, tout comme celui de sa femme, Thérèse Dorny, peu de temps après.

Dans les années d’après-guerre, d’autres prennent l’habitude de monter jusqu’au Clos Bellevue. A côté de la maison familiale, une villa est habitée par un voisin qui travaille dans le cinéma, réalise des décors de théâtre aussi et des costumes. Il vient acheter ses produits frais chez Augustin: les œufs, le lait, le vin, les légumes. Sous les mûriers, un puits sert à conserver les bouteilles au frais. La famille prend ses repas là, la grand-mère, les parents, Ninette, deux ou trois gars qui travaillent à la ferme, et des gens de passage. Attirés par la bonne odeur qui émerge de la cuisine, ils pointent leur nez et il y a toujours quelqu’un pour leur dire d’aller chercher une assiette pour se mettre à table. Et puis le fameux voisin reçoit toujours des invités connus, des gens du théâtre, du cinéma, de la politique, qui finissent par s’immiscer dans le cercle familial d’Augustin, torses nus, bien bronzés, bien musclés. D’autres propriétaires qui possèdent des villas proches se joignent bientôt au groupe. En dessous de la ferme, un patron de presse, par exemple, qui gère plusieurs magazines féminins, passe fréquemment. A la naissance de Ninette, Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud proposent d’être parrain et marraine de l’enfant mais la maman refuse, sans trop fournir d’explications. Peu rancuniers, ils ont pourtant, les premiers, l’idée d’un restaurant. Pourquoi ne pas ouvrir une salle, en effet?

Cette année-là, Augustin fera les foins, les vendanges, et puis il descendra les casseroles dans la cuisine d’une maison située derrière l’actuelle plage de Tahiti. Et voilà comment, de façon tout à fait improvisée, naîtra le premier restaurant.

 

Chapitre 5 (Extrait)

La partie de boule d’Augustin

1960 marque une étape importante dans l’histoire de la saga familiale. Augustin, qui a perdu son épouse en 1957 alors que Ninette n’a que treize ans, pense à édifier un nouveau bâtiment en l’installant sur l’un des terrains constructibles, en aval du Clos Bellevue. Aussitôt dit, aussitôt fait. Le maître des lieux construit quatre chambres pour les futurs clients, trois autres pour le personnel, et la cuisine, en plus de l’actuelle pièce principale de l’hôtel où l’on servira désormais les repas. La vie continue. Ninette accompagne son père lorsqu’il part acheter des tableaux ou des objets de décoration pour l’établissement. Mais surtout, personne parmi les habitués ne manque la partie de boule d’Augustin…

Le terrain est à la ferme ce que la place des Lices est à Saint-Tropez. Sauf que c’est encore mieux qu’en ville car la bouteille de vieille prune est pendue à un arbre. Les joueurs veulent l’avoir sous la main à tout moment mais redoutent de la casser ! Aussi ont-ils pris cette habitude et chacun veille à la dive bouteille comme à la prunelle de ses yeux, quand l’attention se détourne des boules. Une fois le flacon installé, la partie peut commencer et « Ce n’est pas une plaisanterie ! ». Dans ce paysage de Provence baignée de lumière, Pagnol n’est pas loin, même si aucun omnibus ne sera pris en otage pendant le jeu et que personne ne se disputera. On est trop content de sortir le canotier et de vivre sa vie au soleil dans le seul hôtel de Saint-Tropez qui soit si près de la plage.

« Alors, je tire? ». Pendant trois décennies, ce sera la grande question, le soir, vers dix-sept heures, à la Ferme d’Augustin. Tous ceux qui savent vivre se retrouvent pour la partie. On joue un contre un, deux contre deux, ou trois contre trois, toutes nationalités confondues, car même les Américains veulent participer. Ce sont des moments inoubliables qui occasionnent surtout de « belles parties de rigolade ».

 

Ce livre d’hôtel dont Clothilde Monat est l’auteur, sera prochainement publié.